Mais jusqu’où iront-ils ? À moins de dix-huit mois du scrutin présidentiel, L’Hémicycle a recensé pas moins de 37 candidats potentiels à l’élection suprême. Un chiffre susceptible de gonfler encore, qui souligne la déliquescence des grands partis et de leur rôle de sélection des candidats.
llustration : Cécile Alvarez
Mais quelle mouche a donc piqué notre classe politique ? À moins de dix-huit mois de l’échéance présidentielle 2027, une fièvre inédite semble l’avoir gagnée. Au point que tout le monde, ou presque, est aujourd’hui contaminé par ce virus élyséen galopant. Au Palais, Bruno Roger-Petit, conseiller historique d’Emmanuel Macron, s’en désole : « À Paris, il y a en ce moment 200 malades qui pensent qu’ils peuvent être Présidents de la République ! » C’est quelque peu exagéré, mais tout de même : nous avons à ce stade recensé pas moins de… 37 prétendants ! Ils sont plus ou moins crédibles, certes, et la plupart ne figureront pas sur la ligne de départ, à l’automne 2026. Mais à l’exception de l’extrême droite et de l’extrême gauche, où Jordan Bardella ou Marine Le Pen (si la justice le lui permet), d’une part, et Jean-Luc Mélenchon, d’autre part, ont solidement verrouillé leur candidature à l’élection suprême, la présidentialité aiguë, en cet hiver 2025-2026, paraît inarrêtable. Va-t-il falloir confiner ?
La folie des grandeurs
La traditionnelle formule « et si c’était lui ? » ou « si c’était elle ? », par laquelle les commentateurs ont coutume de s’interroger, à quelques encablures de la mère de toutes les batailles électorales, sur l’identité du candidat idoine a aujourd’hui été remplacée par une autre : « Pourquoi pas moi ? ». Une folie des grandeurs qui n’épargne aucun parti, nul courant et pas le moindre recoin de notre échiquier politique. À l’extrême gauche, il faudra bien sûr compter sur le ou les traditionnels candidats trotskistes : Nathalie Arthaud pour Lutte ouvrière et, peut-être, Philippe Poutou du côté du Nouveau Parti anticapitaliste. Jean-Luc Mélenchon, lui, sera challengé par les dissidents de son mouvement, les députés François Ruffin et Clémentine Autain, qui ne sont plus soumis aux insoumis. Il faudra aussi compter avec les dirigeants du Parti communiste, Fabien Roussel, et du mouvement écologiste EELV, Marine Tondelier, laquelle a officialisé sa candidature en octobre dernier, mais qui pourrait avoir une rivale en la personne de la députée Sandrine Rousseau.
Un peu moins à gauche, dans l’espace social-démocrate, ça se bouscule encore davantage : on y recense, parmi les ambitieux, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure ; le président du groupe parlementaire, Boris Vallaud ; et le député Jérôme Guedj. Sans oublier l’ancien chef de l’État François Hollande, toujours à l’affût quant à un potentiel retour, et son ex-chef du gouvernement, Bernard Cazeneuve. Voire la présidente de la région Occitanie, Carole Delga. Et, à l’extérieur du parti socialiste, le président du mouvement Place publique, qui cet automne a réalisé une percée sondagière, le député européen Raphaël Glucksmann.
Une inflation d’aspirants
Mais c’est dans l’espace macroniste, ou ce qu’il en reste, que la compétition est la plus rude, avec pas moins de dix compétiteurs potentiels. Un seul s’est déclaré : l’ancien Premier ministre Édouard Philippe. Mais d’autres ex-hôtes de Matignon y pensent très fort, à commencer par Gabriel Attal, qui sera peut-être suivi par Jean Castex, Élisabeth Borne et François Bayrou. Sans compter l’actuel, Sébastien Lecornu. Si l’on ajoute à cet inventaire à la Prévert les membres du gouvernement, toujours en poste comme Gérald Darmanin et Aurore Bergé, ou anciens ministres comme Bruno Le Maire, et bien sûr la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui fait tout pour, voilà qui commence à faire beaucoup pour une seule place…
La situation à droite n’est guère plus claire. Outre, chez Les Républicains, les évidents Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, respectivement patrons du parti et des députés LR, on peut toujours compter sur Xavier Bertrand, sur le maire de Cannes David Lisnard, et sur encore un ex – quoiqu’éphémère – chef du gouvernement, Michel Barnier. À ceux-là s’ajoute le revenant Dominique de Villepin, qui se prépare activement. Même à l’extrême droite, Jordan Bardella ou Marine Le Pen, que nul ne contestera au sein du Rassemblement national, subiront la concurrence extérieure du ou de la candidate de Reconquête, Éric Zemmour ou Sarah Knafo. Peut-être, aussi, de Nicolas Dupont-Aignan, candidat aux trois dernières élections présidentielles, voire de Philippe de Villiers, lui aussi sur le retour. Une impressionnante inflation du nombre d’aspirants à la fonction suprême, susceptible de s’accroître pendant quelques mois encore…
Je candidate, donc je suis
Mais que diable vont-ils tous faire dans cette galère ? Comment expliquer cette exponentielle croissance des appétits ? Première explication, livrée par Frédéric Dabi, directeur général de l’institut de sondage Ipsos : « Il s’agit d’une élection de renouvellement, comme 1995, 2007 ou 2017, et pas d’une réélection comme en 1988, 2002 ou 2022. Cela incite les politiques à penser que c’est leur tour, ce qui explique cette offre hypertrophiée ». Reste que même les vieux routiers de notre vie politique en sont pantois. « On n’a jamais vu ça », constate Jean-Christophe Cambadélis, ancien premier secrétaire du PS, qui y voit « le reflet de la décomposition politique. Macron s’est imposé en 2017 en brisant le PS et la droite et donc en affaissant les partis. Ce faisant, il a libéré les personnalités, qui étaient jusqu’alors contenues par le bipartisme. Et comment les personnalités s’affirment-elles en France ? En étant candidates à la présidentielle ! ». Je candidate, donc je suis : « C’est un effet de l’époque, diagnostique le patron du groupe de sénateurs Union centriste Hervé Marseille, pilier du Palais du Luxembourg. Aujourd’hui, on n’existe plus avec un projet et des idées, ni en imprimant une vision ; il suffit de dire : “Je suis candidat !”. Même le moins crédible de tous a droit à une dépêche AFP. D’autant que ça n’engage à rien ». Et moi, et moi, et moi…
Peu, de fait, iront jusqu’au bout. Mais en attendant, ils font prospérer leur notoriété, voire leur popularité, et dans le même mouvement leur petite entreprise politique respective. Car hormis le Rassemblement national et La France insoumise, les grands partis, affaiblis, se révèlent aujourd’hui incapables de jouer, comme par le passé, leur rôle de sélection. « Nous payons l’effondrement du système partisan, analyse le constitutionnaliste Benjamin Morel. Dans les années 1960 ou 1970, seuls quatre partis pouvaient porter un candidat : le PCF, la SFIO, le mouvement gaulliste et les centristes. Si tu ne passais pas sous les fourches caudines de l’un d’entre eux, tu n’étais pas considéré comme sérieux, à part le trouble-fête Jean-Marie Le Pen et Lutte ouvrière, qui envoyait une tête d’affiche à chaque élection, ce qui était à la fois un business model et petite stratégie de niche. Mais il n’y a plus, aujourd’hui, de grands partis capables de filtrer les prétendants. De nombreuses candidatures émergent donc sous l’égide de petites formations. »
Gentleman cambrioleur
La France humaniste de Dominique de Villepin, La Convention de Bernard Cazeneuve, Debout ! de François Ruffin, Horizons d’Édouard Philippe, Place publique de Raphaël Glucksmann, Nouvelle Énergie de David Lisnard, Populaires de Gérald Darmanin, et quelques autres : la liste n’en finit plus de s’allonger. À l’heure des écuries, il est logique que la course des petits chevaux s’intensifie. Et la jurisprudence électorale de 2017, qui a vu Emmanuel Macron, contrairement à nos usages, l’emporter sans avoir sacrifié à ce « cursus honorum » politique qu’il dénonçait à l’époque, sans avoir même jamais candidaté au moindre scrutin et sans véritable parti – sa petite entreprise politique En Marche ayant été fondée un an avant l’élection de 2017 – a désinhibé les ambitieux. Benjamin Morel, poursuit : « Un homme qui réunit un commando derrière lui et qui réussit un peu par effraction, comme un gentleman cambrioleur, à prendre les clés de la République : ce leurre de 2017 est très structurant. Les autres se disent : si lui l’a fait, pourquoi pas moi ? ».
Le modèle du « casse » présidentiel macroniste fait donc des émules. « 2017 a changé les structures mentales de ceux qui veulent se présenter : l’hypothèse d’un challenger venu de nulle part apparaît comme tout à fait crédible, et cela attise évidemment les convoitises, analyse Jean Garrigues, spécialiste d’histoire politique et coauteur, entre autres, d’Élysée circus : une histoire drôle et cruelle des présidentielles (Tallandier, 2016). Cela pourrait nous amener à la surpersonnalisation d’une élection qui était déjà extrêmement personnalisée. Le combat risque de se jouer beaucoup plus sur des individus et des images que sur des programmes et des idées. Et, aussi, sur la capacité à incarner le dégagisme. » Un dernier paramètre explique ce foisonnement d’aspirants : un seuil de qualification pour le second tour que tous escomptent très bas, autour des 18 %, voire des 16 %. « Il est à peu près acquis que l’on a un favori, issu du RN, qui sera au second tour, continue Jean Garrigues. Mais concernant ceux qui pourraient accéder au second tour à gauche, au centre et à droite, l’incertitude n’a jamais été aussi grande, ce qui explique cette foire aux candidatures. » Voilà pourquoi nombre de postulants se disent que, sur un malentendu, ça peut marcher…
Le nerf de la guerre
Comment, dès lors, réguler cette concurrence débridée ? « On pourrait imaginer des primaires dans tous les sens pour structurer et rationaliser l’offre, mais elles n’ont plus la cote, estime Frédéric Dabi. Nous ne sommes plus dans l’ère de la primaire idéale, celle de 2011 au PS. » Celle-ci avait désigné le futur vainqueur de la présidentielle François Hollande. Une époque bel et bien révolue. Selon Benjamin Morel, « la primaire ne marche bien que dans les pays qui connaissent une bipolarisation absolue. Or, aujourd’hui, sur un espace politique qui pèse 20 à 30 % des voix du centre gauche à la droite, cinq structures peuvent porter une candidature : Place publique, Renaissance, le Modem, Horizons et LR. Comment déterminer qui va renoncer ? Personne ne respecterait le résultat d’une primaire ». Et sans cadre, ne reste plus que le scénario de la primaire sauvage, fondée sur les sondages, mais particulièrement incertaine et destructrice…
Qui, donc, pour tenter de mettre un minimum d’ordre dans la compétition préliminaire ? Un acteur inattendu pourrait y contribuer : les banques, qui seront sollicitées à l’automne par les candidats pour le financement de leurs campagnes. Et l’argent, nerf de la guerre électorale, pourrait agir comme un juge de paix. « Naguère, les grands partis dominants maîtrisaient une donnée fondamentale : le financement, rappelle Benjamin Morel. Les banques ne prêtaient que si tu étais soutenu par une formation puissante et que tu faisais autour de 10 % dans les sondages. Mais en 2022, les banquiers ont prêté à deux personnalités, Yannick Jadot et Valérie Pécresse, qui étaient respectivement à 7 % et parfois au deuxième tour dans les sondages, et qui, a priori, ne devaient pas avoir de difficultés à rembourser. À l’arrivée, ils se sont retrouvés avec des candidats à moins de 5 %… » Lesquels ne se verraient pas remboursés par l’État de leurs dépenses de campagne. D’où une nouvelle frilosité des financiers qui pourraient jouer, à leur niveau, le rôle de filtrage que les partis n’assurent plus. Et éviter, selon l’expression du philosophe anglais du XVIIe siècle Thomas Hobbes, la guerre de tous contre tous.